André Warendeuf, celui que l'on nommait "la légende vivante" de Franconville


Après Jean Veillon, historien d'Eaubonne, c'est André Warendeuf, une autreWarandeuf personnalité de la Vallée de Montmorency qui vient de nous quitter à l'âge de 94 ans. L’histoire de Franconville n’avait plus de secret pour lui. Il a participé à tous les livres parus sur la ville. Il aimait rappeler que le livre collectif "En passant par Franconville" a nécessité deux ans de travail de la part du comité de rédaction. Il était chargé des chapitres des mairies et… des écoles ! Il y a quelques années, il a encore aidé Jean-Pierre Debard dans la réalisation de son livre "Franconville en cartes postales" en effectuant une relecture minutieuse, traquant la moindre inexactitude. J'ai eu la chance de le rencontrer il y a quatre ans et cette rencontre restera gravée dans ma mémoire.
Pour lui rendre hommage, j'ai décidé de publier de nouveau son témoignage exceptionnel qu'il m'avait livré : il m'avait raconté dans le détail son itinéraire dans l'Education nationale

Témoignage recueilli en 2008
André Warendeuf raconte "son" école : une belle leçon !

Je n’ai pas fréquenté d’école maternelle : ma mère m’avait appris à lire, à écrire et compter vers 4-5 ans. Je suis entré à l’école le 1er octobre 1924 à 6 ans dans une école à 5 classes plus une classe de cours complémentaire dans une ville du département de la Somme de six mille habitants : Roye. Mes parents venaient d’y emménager comme gérants d’une succursale de La Ruche. Nous avions le magasin, éclairé à l’électricité et chauffé l’hiver par un petit poêle rond.
Conditions de vie difficiles
Le logement comprenait au rez-de-chaussée une cuisine pas grande et une salle. Il n’y avait pas de courant alors on utilisait des lampes à pétrole. Il y avait un robinet dans l’évier de la cuisine : c’était là que nous nous lavions l’un après l’autre. Une cuisinière en fonte avec four y fut installée. Elle servait à faire la cuisine et chauffait toute la cuisine. La nuit, rien ne chauffait. Dans les lits, l’hiver, on emportait une brique chauffée au four et entourée de chiffons. A l’étage, il y avait quatre chambres, toujours sans lumière. Et tout en haut un immense grenier éclairé par des fenêtres à tabatière. Les WC étaient dans la petite cour, un trou sans siège. Dans cette cour étaient rangés un tas de bidons d’essence de 5 litres car les automobilistes achetaient l’essence par bidons. On rendait un bidon vide pour en avoir un plein. Si ce n’était pas la même marque, il fallait transvaser d’un bidon dans un autre ce qui était dangereux car on s’éclairait avec une lampe-tempête.
Roye avait été entièrement détruite au cours de trois batailles de Picardie en 1916 et 1918. Pendant des années, j'ai rôdé dans des restes de maisons, dans des caves effondrées. Ça bâtissait partout, des maçons italiens surtout.
L’école où j’allais, on y travaillait très bien avec, à part le CP de Mlle Deloffre, des instituteurs. La discipline y était sévère et les punitions nombreuses. A 12 ans, au cours supérieur, j’ai eu le certificat d’études comme presque tous les écoliers et pourtant ce n’était pas facile !
Au programme :

- dictée où une faute enlevait 2 points sur 10 (à 5 fautes c’était l’échec),
- deux problèmes où il fallait imaginer une suite de raisonnements,
- une rédaction et un texte sur un sujet imposé,
- l’Histoire de France des Gaulois à la guerre de 14-18,
- la géographie de la France avec ses montagnes, fleuves, côtes, départements et villes, ressources. Et en plus les principaux fleuves, montagnes, mers des états du monde.
- des sciences avec un peu de chimie, de physique, de sciences naturelles, humains, animaux et plantes.

Pendant la scolarité, les «leçons de choses» présentaient les leviers, les pompes, la machine à vapeur, l’oxygène, l’hydrogène, les gaz carbonique et sulfurique, les humains et les animaux avec leurs organes et fonctions, les plantes. Jamais une leçon ne se faisait sans présentation de l’objet ou expérience (chat, grenouille, hanneton, etc.,) ou fabrication de produits chimiques à étudier. C’était un enseignement adapté à l’époque, simple et suffisant pour meubler le cerveau !

Discipline de fer à l'Ecole normale
A 12 ans, la plupart des élèves partaient en apprentissage : boucher, charcutier, boulanger, maçon, mécanicien, peintre, vitrier. Il y avait d’immenses ateliers des chemins de fer car il avait fallu refaire les voies, les gares, le matériel roulant détruits entièrement pendant la guerre. Beaucoup y allaient travailler.

Quelques bons élèves étaient invités au cours complémentaire pour 4 années. Ça se passait dans une seule classe, le directeur arrivait à faire travailler les quatre niveaux, une quarantaine d’élèves. On préparait le brevet simple passé à 16 ans. Il se passait dans une grande salle pour tout le département. On passait en même temps le concours d’entrée à l’Ecole Normale d’instituteurs. J’ai passé cet examen, nous étions 208, j’avais ce numéro avec mon W ! J’ai été reçu 6ème. La promotion 34-37 comptait 27 élèves. Habituellement il y en avait 36, mais on parlait d’économies… Dans cet établissement où nous étions soumis à une discipline de fer, il fallait porter en permanence un complet avec cravate, plus une blouse grise. Chaque jour, nous travaillions plus de 11 heures : cours, études et devoirs. Le jeudi et le dimanche, on sortait de 13h30 à 16h30. Nous devions porter un chapeau, un manteau, des gants, défense de se balader en bandes. Un dimanche par mois, il y avait une « grande sortie » de 8h du matin à 19h.
Quel changement avec ma vie chez mes parents !

Pour apprendre le métier, il y avait accolé à l’école normale, une « école annexe » de trois classes. La première année, nous allions écouter des leçons faites par l’instituteur ou un élève-maître de 2ème ou 3ème année. Il fallait fournir un compte rendu, une critique, une analyse. La deuxième année, on faisait des leçons de toutes les matières dans une classe et subir la critique des maîtres. La troisième année, nous tenions une classe pendant une semaine, trois fois dans l’année.
Toutes les semaines, il y avait une « leçon modèle » faite par un élève de 3ème année devant toute l’école, les professeurs, les maîtres de l’école annexe avec discussions ensuite.
Ainsi formés quand nous quittions l’école, avec le brevet supérieur si nous l’avions réussi, nous étions capables de tenir une classe, l’apprentissage se continuant à l’usage.

Arrivée à Franconville

Comme mes parents avaient déménagé (les ateliers de Roye ayant fermé), je résidais en Seine-et-Oise. L’année 1938, je fus nommé à Argenteuil à l’école Ambroise Thomas qui comprenait 15 classes. J’enseignai dans un cours préparatoire de 64 élèves. Beaucoup de petits étaient malades les uns après les autres et il fallait faire du rattrapage. Il y avait 3 CP et quand un maître manquait, c’était moi qu’on envoyait pour le remplacer, ma classe étant répartie dans les deux autres CP. J’ai appris à lire à mes élèves avec un syllabaire (qui commençait par EPI, PIPE,…) : c’était la méthode syllabique qui donnait de bons résultats, les élèves savaient lire et écrire. J’ai passé là le Certificat d’aptitudes à l’éducation, en mai 1938. J’ai été reçu.

A la rentrée de 1938, j’avais toujours un CP. Un nouveau directeur avait été nommé, M. Busseraud qui a décidé que nous employions une autre méthode, la méthode globale. Je ne l’ai pas fait malgré son insistance.
Au début de novembre 1938, je partis aux armées jusqu’en 1945.

Prisonnier de guerre
M. Warendeuf a été fait prisonnier en Belgique dès la fin mai 1940 lors de l’attaque des Allemands. Il est transféré ensuite au camp Oflag IVD situé entre Dresde et Berlin.

Warandeuf 2« Au départ, les conditions de détention étaient pénibles. Nous n’avions pas à manger. Je devais soulever mes cuisses avec mes bras pour monter un escalier, tellement les forces me manquaient. Ensuite cela s’est amélioré grâce à la Croix Rouge qui nous a fourni du lait. Les repas étaient servis au broc : le midi, soupe avec quelques morceaux de viande et des légumes, le soir charcuterie et surtout des seaux et des seaux de tisane !Il y avait 6000 prisonniers dans le camp. Pendant ma détention, j’ai beaucoup lu : de nombreux livre scientifiques et quelques romans. J’ai aussi joué de l’accordéon, une de mes passions et fait de gros progrès aux jeux de cartes, notamment le bridge. »

J’ai été libéré le 23 avril 1945 par les Russes puis notre groupe rendu aux Américains en échange d'autant de Polonais. Je suis revenu chez mes parents et tout de suite parti à la recherche d’une carte d’alimentation… »
A la rentrée 1945, j’avais été nommé à Franconville, à l’école Ferdinand Buisson, une année au CE1, une autre au CM1 puis au CM2 jusqu’en 1963, puis 4 ans dans une classe de fin d’études qui rassemblait ceux qui n’étaient pas partis au collège ou lycée. La dernière année, une réforme avait fait que je recevais dans ma classe (année 1966-67) tous ceux qui avaient 13 ans, certains des écoles Carnot ou de Jules Ferry savaient à peine lire, sortant parfois du CE2. Pas question de travailler normalement et peu réussissaient à 14 ans au Certificat d’Etudes. D’ailleurs cet examen était bien dévalué : on n’enlevait plus qu’un point par faute...

Directeur en 1967

Après avoir été reçu au concours de Directeur de l’école, j’obtins en 1967 la direction de l’école de garçons de l’Epine Guyon. Elle n’ouvrit qu’à 4 classes sur 15 bâties ; j’y repris la classe de cours moyen et envoyai au CEG (collège d’enseignement général) puis au CES (collège d’enseignement secondaire) la presque totalité de mes élèves. Je crois que je les préparais bien. J’avais subi moi-même comme élève, puis comme maître, les instructions et programmes officiels de 1923. C’était une merveille écrite par des amis de l’école publique. Chaque cours savait ce qu’il fallait faire dans l’année, c’était net et en même temps très agréable à lire et à appliquer.

Par la suite, venus d’esprits fertiles en illusions, on a commencé à attaquer ce qui se faisait : suppression des devoirs du soir qui permettaient aux parents d’être au courant de ce que faisaient leurs enfants, suppression du travail à l’étude surveillée, suppression des notes et classements car ça « traumatisait » certains élèves, démolition des estrades qui permettaient aux maîtres de surveiller le travail, suppression du samedi après-midi, le samedi matin perdant lui aussi de l’importance, travail en équipe dans lesquelles un ou deux élèves travaillent et les autres beaucoup moins, diminution de la position supérieure de l’enseignant qu’on va jusqu’à tutoyer…

Et on s’étonne maintenant du bon niveau des élèves…

André Warendeuf

Source « le Journal de François ». Publié le : 09-05-2013.